Entretien avec Dalie Giroux

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Cet entretien a été réalisé par Erik Gustafsson pour l’association Devenons Citoyens.

Qu’entend-on aujourd’hui par Sciences politiques? Qu’étudient-elles? Comment? Et dans quel but ?

 Les sciences politiques ont historiquement été une discipline liée à l’étude des institutions politiques disons « modernes », i.e. l’État et ses relations extérieures, les régimes et les formes de gouvernement, l’activité législative, l’administration et la gestion publique, les politiques publiques, la vie des partis, la communication politique, les organisations internationales. C’est dire que c’est une science qui ne s’est jamais beaucoup éloigné du pouvoir effectif, et qui a essentiellement servi, hier et aujourd’hui, à former des personnes destinées à servir l’appareil d’État, ou du moins des personnes aptes à analyser l’action de celui-ci – l’État reste à ce jour le grand fétiche des sciences politiques, malgré une diversification notable des perspectives depuis une vingtaine d’années.

En effet, l’introduction du marxisme dans les sciences sociales, et graduellement dans cette foulée différents courants théoriques critiques, jusqu’aux Cultural Studies contemporaines, ont élargi le spectre de la discipline, et en conséquence les objets de son attention : les mouvements sociaux, le féminisme et les questions de genre, le discours et les objets discursifs, la question de la décolonisation, les cultures politiques marginales ou radicales, les nouvelles technologies, l’écopolitique, les acteurs non-humains… On constate en fait une explosion des objets de l’interrogation et de l’enquête sur le politique, et bien que cette tendance fasse l’objet d’une résistance parfois assez forte dans la majorité des départements de science politique en Amérique du Nord, celle-ci m’apparaît à la fois scientifiquement nécessaire (eu égard à la complexité des phénomènes politiques contemporains, par laquelle s’indique une pratique fortement interdisciplinaire), et d’une certaine manière inéluctable (les humains s’approprient le monde par la connaissance, et la trace de cette appropriation prend le nom de science – l’archive qu’est la discipline « science politique » est par là même condamnée à une perpétuelle transvaluation).

Ceci étant dit, j’aimerais, pour répondre à la question de savoir « ce qu’étudie la science politique, comment elle le fait et dans quel but », énoncer un programme. Il me semble que la « science », quel que soit son « domaine », devrait affleurer au centre de la vie, et devrait viser à pouvoir tout faire : s’organiser, là où nous sommes, n’importe qui, n’importe où, et produire tout ce qu’il faut pour vivre. C’est-à-dire, donc, de manière non aliénée, et ce, en désagrégeant ce qui est le grand mal de l’institution contemporaine du savoir, le fait que le savoir est monopolisé, privatisé, détenu, désarticulé, et production de soumission plutôt que de liberté. Il faudrait s’approprier de la science, contourner la croyance selon laquelle la connaissance coûte quelque chose. Cela signifie ce que j’ai appelé la culture d’une SCIENCE IDIOTE, qui ruinerait par son existence toute pratique de la privation[1].

 

Quelles est le rôle du langage et de l’histoire dans la déresponsabilisation des sociétés dominantes et de quelle façon la parole peut-elle contrer cela ? (ex des autochtones, du langage utilisés et de votre article « le territoire de l’âme »)

 (1) La redondance. La « déresponsabilisation » correspond pour moi au double fait de la monopolisation étatique du langage par le biais de l’institution de la souveraineté (la loi comme structure de langage) et l’industrialisation de la parole (son inscription dans un processus de massification : de l’imprimerie au télégraphe – et les réseaux sociaux ne sont qu’une modalité du télégraphe). Ce double mouvement sépare le langage et la parole, et inaugure un bloc répétitif, un système de redondance qui prend le nom de culture, et souvent même le nom de société. Les propositions politiques qui circulent, À TOUS LES NIVEAUX, ne sont pas dans ce régime des coalitions existentielles vécues, mais des unités de répétition, dont la forme est tributaire de la structure d’énonciation décrite ici. Cette manière que nous avons de nous « gouverner » (c’est-à-dire en ce cas de nous « représenter »), en produisant de manière industrielle des énoncés qui réitèrent l’exclusivité du souverain sur le langage, qui instituent sans cesse le pouvoir ET le circuit, inhibe la capacité de participer à l’invention perpétuelle du monde, d’expérimenter dans les lieux mêmes de l’existence – car nous sommes confondus, en tant qu’existences, trajectoires, avec cette structure. Nous n’avons pas dans ces conditions la capacité de parler, sinon que de redire encore et encore, la valeur de ce qui assure que la parole n’aura pas lieu, l’invention de nouveaux vocabulaires pour le faire tenant lieu de créativité – zoo de la l’art, zoo des sciences humaines. Cet assemblage a certes valeur de stabilité et de force d’impact. Il produit des manifestations fabuleuses, et dont l’échelle nous semble inédite. Il est cependant un prix payé à la possibilité d’une participation existentielle à la production du monde[2].

(2) La parole – ce qui fait monde. J’entends en apposant la parole à côté de cette notion de redondance illustrer une capacité d’action « idiote » qui touche directement la nature des rapports vécus, faire voir comment la parole (le geste de nommer, la nomination en geste, l’appropriation du réel par l’expression, à chaque occurrence aléatoire) participe toujours directement à l’opération de ces rapports. Ainsi, ce que j’appelle redondance est une forme monopolistique et industrielle de la parole – une fabrication automatisée et souverainiste de la consistance commune, qu’une parole « désajointée », hors-la-loi, hétérodoxe, inaudible, dissonante, mineure pourtant REND VISIBLE. Ainsi, il est inexact de supposer que la réalité politique est saturée, sans dehors, ou même globale (qui impliquerait un tout aussi lisse moment « local »), puisqu’il est toujours possible de vérifier l’existence d’un bloc de redondance par une parole-fissure. Dire ce qu’il ne faut pas dire dans un contexte donné est un exercice de visibilité des forces vives de la parole dans une consistance commune donnée, un exercice que n’importe qui peut faire dans n’importe quelle circonstance. Cela se vérifie dans le contexte intime, social, économique, politique, culturel, à tout moment, en tout point de la surface de cette consistance – même l’art contemporain n’a pas épuisé le trou noir de l’inapproprié.

Dire cela ne signifie en rien qu’il est possible de changer le monde par l’expression – utopie d’une poétique en rupture avec une systématique, changer le monde en le renommant, expérience d’une épiphanie collective par les mots. Cela signifie plutôt que l’expérience de la fragilité structurelle de l’ordre est permanente, toujours là, dans cet écart insécable entre l’agir et l’ordre, qui est du domaine du geste expressif, et que c’est par cet écart que la vie même est possible, et c’est par l’existence de cet écart qu’elle demeure inaliénable – que la participation est inaliénable : vision d’un élément de démocratie ontologique. Connaître déjà cet écart est une tâche politique perpétuelle.

(3) Les mots du faire – la liberté matérielle. En creusant le sillon d’une forme de pragmatique, partant de l’idée que parler est un acte et que cet acte existe par nature dans ses manifestations sensibles, on arrive à envisager que le langage (le répertoire et ses règles) serait le produit de la parole et non pas l’inverse : la parole-acte se manifeste par une production de réalité de laquelle on peut déduire le langage qui forme une consistance de rapports. Ainsi des constructeurs de goélettes des rives du Saint-Laurent filmés par Pierre Perrault dans les années 1960 : des hommes sans écriture en possession commune d’un vaste vocabulaire technique dont la véridicité se manifeste par l’existence de ces navires de bois qu’ils font apparaître sur les grèves. Un système de paroles, une idiosyncrasie (ce que Perrault appelle un « territoire de l’âme ») par lequel la vie est possible, toujours à portée de geste, qui est en partage, et qui assure à chacun « son utilité », une puissance d’habiter inaliénable. Parler d’une parole libre se manifeste dans la capacité d’habiter, de vivre, par cette simple expression – la redondance implique la dépossession même du travail, ou plutôt de la puissance productive, de la puissance d’habitation de n’importe qui, n’importe où.

En somme : tendre vers l’accueil, la redécouverte, l’invention d’une expression matérielle qui tranche directement dans le réel, sans intermédiaire souverain et industriel – expérimentation d’une parole qui permette de vivre, tout simplement, chemin idiot, risible, insignifiant, imparfait, bancal, slow entre le corps et la terre, et qui se trouve nécessairement dans l’écart entre l’agir et l’ordre, nécessairement dans la proximité fine de l’aliénation, pour le meilleur et pour le pire.

  

A la lumière des luttes autochtones au Québec, selon vous quelles sont les facteurs déterminants qui font que dans un état qui se veut démocratique, il est si difficile de respecter les diversités culturelles encore aujourd’hui ?

 Je ne crois pas que la diversité culturelle soit tellement « difficile à respecter », ou du moins à « tolérer » dans les États qui se veulent démocratiques, et notamment au Québec (et dans le cadre canadien), si on entend par là le fait de préférences individuelles relatives à une « identité » minoritaire (pratiques religieuses, alimentation, orientation sexuelle, arts et artisanats, etc). Les politiques d’intégration et les chartes des droits assurent minimalement ce respect, cette tolérance – avec plus ou moins de succès (et accompagnées d’une irritation politique résiduelle mais tenace de la part de forces républicaines, ethniques et de droite de la part de la majorité, et qu’il ne faut pas négliger[3]).

Or, l’identité, qui est essentiellement en question lorsque l’on parle de « diversité culturelle », réfère à la manière qu’a un individu de se définir à partir de référents partagés. Il s’agit d’un concept libéral, qui découle du paradigme légal qui ne reconnaît de droits inhérents qu’aux individus, supports obligatoires des droits humains (la possession de son propre corps devant la loi, la liberté de conscience), et du droit de propriété (extension de l’habeas corpus : la propriété des fruits de son travail et des moyens de celui-ci). Ce cadre constitue si l’on veut l’armature culturelle du capitalisme – ce qui rend possible ce système économique comme forme de vie et comme idéologie.

 La véritable difficulté relève alors plutôt de ce que nous acceptons collectivement de comprendre par l’idée de « culture ». Les revendications autochtones – même les plus congruentes avec l’État libéral – ne sont pas des revendications « identitaires », et ne sont pas des revendications relatives à la reconnaissance de la « diversité ». Il ne s’agit pas d’être inclus, en tant que culture diverse, à l’intérieur du contrat social étatique. Cette option est ouvertement rejetée par plusieurs intellectuels autochtones contemporains au Canada[4].

Il s’agit bien plutôt d’une revendication d’indépendance concrète, souvent articulée avec la notion légalement acceptable « d’auto-détermination ». Cela signifie, pour ce qui est de la culture, que les peuples autochtones visent à soutenir leurs propres institutions politiques, leurs propres institutions légales, visent à exercer à travers celles-ci leurs modes de connaissance traditionnels, et de développer des économies articulées à ces connaissances. La culture dont il est question ici, et qu’il est impossible pour les États coloniaux de reconnaître à moins de renoncer à leur normativité fondatrice, est une culture au sens total : ontologie, épistémologie, politique, éthique. Cette diversité là, dans les états qui se veulent démocratiques, (1) n’est pas comprise, tant elle est profonde ; (2) apparaît globalement incompatible avec la souveraineté coloniale, qui n’est pas seulement contrôle du territoire et de la population, mais aussi normativité juridique, découpage du réel, forme de vie[5].

 

Qu’est-ce que représente pour vous la culture du capitalisme? Quel système de valeur?

 Un mot d’abord sur la « représentation » et la « valeur », les termes de cette question, qui sont importants.

Par nature, les valeurs sont des jugements (elles sont des unités hiérarchiques), et qualifier le capitalisme en tant que système de valeur – c’est déterminer comment le capitalisme nous lie collectivement dans une structure de jugement (ou plus simplement, d’interprétation préférentielle). Décrire le capitalisme comme système de valeur c’est donc déterminer par quoi nous jugeons et par quoi nous nous jugeons nous-mêmes, collectivement, à une époque donnée. Se juger, c’est déjà s’organiser collectivement. Se donner collectivement des points de valeur (des unités de hiérarchisation), pour se mettre en rapport, et pour mettre en rapport nos actions de manière à poursuivre la vie, pour poursuivre un projet d’habitation du monde.

Réfléchir au capitalisme comme système de valeur consiste donc à demander ce qu’est le capitalisme comme système d’interprétation, comme grille d’évaluation. Il s’agit donc avant tout d’une tâche anthropologique (avant d’être un travail éthique, pour lequel il faut ici reporter tout jugement) : Qu’est-ce donc qui fait valoir, ici, maintenant, moi/nous ? Qu’est-ce que ce mode de valorisation fait exister ? Sous quelle forme ? Qu’est-ce qui va, valant, dévaluant et dévalant ? Comment cela nous produit-il comme sujet, comme vecteurs de désir, comme moment de relationalité ? Quelle formulation des lieux, des espaces de vie, quelle manière de se nourrir ?

Quelques pistes : (1) Le capitalisme comme système de valeur est un protocole de valorisation complexe, qui pivote autour d’une unité noire – profit (avec en tête ici toute la boursouflure existentielle qui constitue la comète historique de ce simple concept). La dyade accumulation/crédit organise les rapports monadiques autour de ce pivot. (2) Son horizon éthique est sans équivoque celui du confort (recherche d’abondance comme mode d’extermination de la misère), et une certaine imagerie (une vie confortable, divertissante, réussie). (3) C’est une certaine temporalité dont la tendance est l’accélération, et un mode d’habitation dont la fonction est intrinsèquement productiviste. Toute l’économie culturelle du capitalisme s’inscrit dans le registre de la productivité mesurée par le profit. (4) Le capitalisme comme culture implique enfin un certain type de dépense, une forme de bio-taxe, notamment de type nerveux, de type cellulaire, de type anxieux.

Que vaut une personne âgée ? Que vaut une femme ? Que vaut un enfant ? Que vaut un pauvre ? Que vaut un jeu d’enfant ? Que vaut une personne malade ? Que vaut un chien ? Que vaut la maison de ma grand-mère ? Que vaut ma vie ? Qu’est-ce qu’un loisir ? Comment nourrissons-nous nos amis ? Que vaut un traitement médical ? Que vaut une éducation ? Comment répondons-nous à ces questions par nos gestes, par l’organisation de notre quotidien, par nos choix, ou par notre absence de choix ? Comment fait-on valoir les choses, et comment donc nous mettons-nous en relation à travers nos actes de jugement ? Le capitalisme comme culture s’appréhende au pli du quotidien, par n’importe qui – il suffit de chercher la trace des actes de valorisation anonyme que nous laissons nécessairement à l’archive de nos vies individuelles.

  

Que révèle selon vous le sentiment d’impuissance ressenti aujourd’hui ?

– au niveau de l’action politique ?

– au niveau de la souffrance économique?

J’aimerais ici vous entendre développer ces quelques lignes tirés d’un de vos articles dans À Babôrd !: « Impuissance à formuler des revendications directement par l’action politique (la vie étant entièrement accaparée par la structure du manque), impuissance à se représenter la souffrance économique en dehors du modèle conceptuel du capitalisme mondialisé (l’élite n’en fournissant pas le vocabulaire), et impuissance de la représentation proposée par l’élite d’engendrer un projet d’action collective. »

 Nous pouvons, pour explorer cette notion/impression d’impuissance, décortiquer cette dernière formule que la question posée ici remets en tension.

Premier nœud d’impuissance : vouloir « formuler des revendications », influer sur le « cours des choses », être entendu, entrer en dialogue, croire que parler, se parler, communément, produit le monde que nous subissions tant bien que mal. Fantasme de l’intervention publique dans une structure de pouvoir où l’exercice de celui-ci est séparé de la société.

À qui s’adresse-t-on lorsque l’on « revendique » ? Quelle est la relation de revendication en jeu ? Les citoyens s’adressent aux gouvernants. Les électeurs aux élus. La classe moyenne s’adresse à la classe politique. Les pauvres s’adressent aux riches. A-t-on la bonne adresse ? Qui construit ces catégories ? Pourquoi sont-elles celles que l’on emprunte lorsqu’il s’agit d’une intervention publique ? Pourquoi même, oserai-je demander, « revendiquer » ? Qui sont ces personnages, ces figures à qui il faut s’adresser pour réussir une revendication – c’est-à-dire pour organiser la vie de manière commune ?

L’acceptation de l’existence d’une classe séparée, « représentative », qui serait en mesure de produire des effets de vie pour un ensemble citoyen dont la géométrie est décidée par les conditions de mise en place de cette classe séparée (État, nation, masse certifiée) est à mon sens une des sources principales de ce « sentiment » d’impuissance généralisé en matière d’action politique.

Second nœud d’impuissance : les limites du vocabulaire capitaliste de représentation de la misère. Non seulement nous devons nous poser dans une des ces catégories politiques prédéterminées (électeurs, citoyens, pauvres, classe moyenne, femme, noir) pour s’adresser au pouvoir (qui est le contrepoint et la raison d’être de ces catégories), mais nous devons de plus nous restreindre à utiliser le vocabulaire retenu par cette élite parlante pour qualifier nos revendications. Une revendication qui n’est pas claire, ciblée, réaliste, entend-on sans cesse, ne risque pas d’être reçue, comprise, appuyée, gagnée. Or, est-on certain que les programmes sociaux, les indices de redistribution, les droits civils, la croissance économique, le développement régional, les incitatifs fiscaux, les programmes d’études lié à l’emploi, l’accès à la propriété, l’aide au démarrage d’entreprise, l’égalité dans le marché permettent de nommer les solutions à un problème qui serait, toujours selon ce vocabulaire buté, toujours le même, à savoir l’accession au capital pour tous ? Est-ce vraiment ce que les revendications populaires ont jamais demandé ? Est-ce ainsi que les gens ont nommé leur misère, leur puissance, leur prise en main, leurs aspirations ? Pourquoi les concepts de dignité et de justice sont-ils systématiquement traduits par des politiques d’insertion économique ?

Pourquoi ne parlerions-nous pas autrement ? Qui décide des termes ? Pourquoi ne pas investir l’activité symbolique indifférente de manière à faire fuir les accumulateurs de puissance, sans faire exprès, communément ? Pourquoi les revendications devraient-elles trouver leur validité de diagnostic et d’expression seulement aux yeux de ceux à qui on demande des choses ? Pourquoi est-ce à eux qu’on demande des choses, et pourquoi faut-il leur dire ce qu’ils veulent entendre ? La misère économique est aussi une misère de symbolisation.

Troisième nœud d’impuissance : tenter de changer les choses au sein de l’appareil politique en place. Peut-être serait-ce un signe, peut-être que cela indiquerait de BONNES CHOSES, si cela s’avérait que le « gouvernement », en vérité, ne produit pas beaucoup d’effets de vie. Aussi, à nous entêter à vouloir changer les choses « de l’intérieur » en s’engageant en politique, ou bien à refuser activement de faire les choses à partir de l’intérieur en abordant la vie comme militance (comme espace d’extériorité relativement à la sphère du mal), peut-être manquons nous l’essentiel.

Je veux dire ce fait étonnant, cette idée qu’il y ait même un « intérieur », un lieu d’où le pouvoir s’exerce et en dehors duquel tout changement est impossible. J’ai parfois l’impression que vivons-nous dans une fantaisie selon laquelle il existerait quelque part une sorte de grotte du pouvoir animée par une société secrète à laquelle le commun des mortels n’aurait pas accès, où se trouverait un graal qui aurait la propriété de donner le pouvoir à celui qui le détient d’établir un ordre durable et juste. Par exemple : l’impérium romain, le droit canon, la couronne britannique, la république, le capital.

Laisser à sa ruine cette fable de la puissance comme unité discrète appropriée et dont la FIGURE est le gouvernement – puisque cela ne permet pas de « changer le cours des choses » (participer à la construction de la vie, communément), n’est-ce pas là une voie plus calme ?

Cela, cette ruine, ne serait possible qu’au delà du cynisme que nous pouvons expérimenter dans la condition actuelle de notre mode de gouvernement. Elle surviendrait alors qu’en des points innombrables, des anonymes entreprendraient des transformations et des déprises de pouvoir dans les lieux où ils habitent, n’importe lesquels, sous le mode de la conjuration du mythe du pouvoir séparé, comme une forme de grève générale permanente des citoyens dans l’État, des corps productifs dans le capital. En somme, « revendiquer » deviendrait simplement « faire », communément, là où on se trouve, n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Se défaire du mythe du pouvoir en pratique – n’importe comment.

 *

 Est-ce que l’impuissance ainsi déclinée est un « sentiment » ? Je dirais que c’est une expérience, et que cela ouvre sur une multitude d’autres catégories d’affectation qui seraient le fait (la productivité) de l’impuissance. Cette productivité de l’impuissance fait la place à une sobriété nouvelle, qui prend plutôt qu’elle ne demande, qui ose se nommer, qui raconte de nouvelles histoires, qui brise l’évidence par l’action.

 

 En quoi se distinguent les luttes autochtones dans leurs approches, leurs objectifs et leurs méthodes ? Que peuvent en apprendre les autres mouvements citoyens militant pour une vraie démocratie ?

 (1) Les luttes autochtones nous renseignent sur la possibilité d’agir au cœur de la vie, et informent une pensée politique telle que j’ai essayée de l’esquisser dans mes réponses aux questions précédentes : d’abord une vision de la chose commune qui place en son cœur la capacité d’habiter, de manger, de parler, de rêver, ensuite une conception de la réalité, une onto-épistémologie dont la face visible est souvent présentée sous une modalité « spirituelle », qui se saisit de l’interconnexion entre ces choses – que c’est la langue commune qui contient les usages du territoire, et que ces usages, qui incluent le rêve et d’autres techniques de connaissance, sont en mesure de nourrir les gens. Nous pourrions apprendre de cette possibilité de trouver la pensée, la théorie, la connaissance en partant du cœur des choses, au sein de l’agir ordinaire, par le vaisseau de la production et la reproduction de la vie, dans la trame orale, dans la trame gestuelle, dans l’enfance, chez les animaux, dans le roc, dans les productions imaginaires, dans les rapports intimes entre toutes les parties du monde, tel que ces rapports s’expérimentent dans le seul fait de persister, de soigner, de mettre en équilibre. On pourrait y puiser une sorte de confiance, d’accueil radical de ce qui est en présence, sans rien retrancher. Une autre échelle d’expérimentation, sans nul doute. Une exigence d’inclusion, qui ébranle la subjectivité libérale, et qui invite à reprendre toutes sortes de rapports oubliés, négligés, discrédités. Une manière de rester à la hauteur d’un commun intime, concret, des rapports sensuels, et de couper dans la réalité monopolistique et industrielle à partir de points de surfaces aléatoire qui sont toujours le fait du vivant.

(2) Nous voyons s’exercer dans ces luttes une force politique qui ne nous est pas immédiatement donnée, nous habitants de la république impériale : celle de la possibilité, et de la volonté de défaire la souveraineté étatique. Dans les États du Nouveau monde, les peuples autochtones ont réussi à se faire reconnaître des droits collectifs relatifs à la terre. Ces droits, dits « inhérents » au Canada, inscrits dans les constitutions coloniales, forment la base de revendications qui ne réfèrent pas simplement aux droits civils et politiques d’individus citoyens (comme dans le cas du mouvement des civil rights), puisqu’ils sont directement collectifs et concernent des communautés, et qui, de surcroît, permettent de fonder des prétentions d’autonomie politique et économique sur d’importants territoires, et donc de permettre d’imaginer une forme originale et indépendante « d’habitation », et par là de rogner jusqu’à un certain point sur la souveraineté territoriale et culturelle des États capitalistes. L’élément inspirant de ces luttes se trouve ici dans l’imagination juridique qui y est stimulé : comment articuler des revendications politiques plus profondes que celles permises par le droit libéral (individuelles et atopiques), incluant l’usage du droit coutumier et les développements récents des droits humains relatif aux biens communs ? Comment les revendications communes pourraient-elles devenir des projets d’appropriation de la capacité de vivre, directement et communément, y compris dans les structures d’abondances du capitalisme actuel ?

(3) Enfin, il s’agit toujours dans ces luttes, selon une variété de modalités et de posture, d’un rapport à la terre. Ce que recoupe « terre » ici doit être pris au sens le plus complexe d’un état de la capacité d’une pratique de parole d’activer le plus grand nombre possible de rapports dans l’horizon de soutenir la vie. Il ne s’agit pas, sauf dans la vulgate, d’un réificat, au sens où on dirait « la société », ou même « le capital ». Je pense qu’il faut saisir l’idée autochtone de terre au sens du déploiement d’une activité phénoménologique dont les moments sont propres à différentes communautés dans différents territoires, et qui correspond à une connaissance très précise de l’usage des rapports qui sont impliqués par cette idée de terre. Ainsi, la culture se constitue, dans chaque occurrence idiote, pour chaque commun vivant, de la connaissance de l’ensemble des rapports qui articulent le corps et la terre. Il s’agit aussi, en ce sens, d’une orientation absolument éthique de la pensée, de la théorie, de la parole-acte, et une partie de ce savoir consiste à entretenir les moyens de préserver pour tous la liberté de cette articulation : chacun, n’importe qui, doit pouvoir vivre, c’est-à-dire activer l’ensemble des rapports connus à la terre. Une telle orientation éthique, disposition intime au soin du commun, est encore à actualiser dans la parole-acte contemporaine dans les républiques impériales. Le langage des rapports est monopolisé et industrialisé, et l’expérience sensible de ceux-ci, de par la manière dont nous habitons, mangeons, parlons, rêvons, est à cet égard plutôt pauvre.

Or, et c’est le sens éthique de l’idiotie, il me semble que la « matière de l’âme » n’est pas quelque chose qui puisse disparaître, s’éteindre, se perdre à jamais, ce n’est pas quelque chose qui est susceptible de désuétude – ce n’est pas quelque chose à conserver, ce n’est pas une tradition, mais plutôt une matière vivante, un art. Il s’agit de la reconnaître, de la connaître, de s’en saisir, de s’en faire « intercesseur », d’en vivre – il s’agit de s’atteler à la tâche d’habiter, sans intermédiaire.

 

Dalie Giroux, Professeure de pensée politique à l’Université d’Ottawa

La Pêche, août 2015

L’entretien est également consultable sur le site de TRAHIR : https://trahir.wordpress.com

 

[1] Voir : https://www.academia.edu/1258764/Onze_thèses_pour_une_épistémologie_idiote

[2] Voir à ce sujet le texte d’une conférence récente intitulée « Quelques éléments d’artisanat politiques » : https://www.academia.edu/8870344/Quelques_éléments_d_artisanat_politique_accumulateurs_de_puissance_pygmées_et_nabots_jambes_cassées_par_des_mots_dieux_égyptiens_culture_électrique_objectivations_autoritaires_et_autres_matières_critiques_une_intervention_peu_pédagogique_

[3] Voir à ce sujet quelques textes de circonstances à propos de la situation du Québec : https://www.ababord.org/Le-Quebec-du-citoyen-Martineau

https://www.ababord.org/La-situation-psychopolitique-du

https://trahir.wordpress.com/2014/01/03/giroux-charte/

https://trahir.wordpress.com/2015/06/12/giroux-hydro-quebec/

[4] Voir notamment: Taiaiake Alfred, Audra Simpson, Glen Coulthard, Leanne Simpson.

[5] Voir les écrits suivants :

https://www.academia.edu/213251/Éléments_de_pensée_politique_autochtone_contemporaine

https://www.academia.edu/6579968/Luttes_autochtones_Invisibilité_et_résistance

https://www.academia.edu/8589346/Une_résistance_autochtone_radicale_et_interpellante

https://www.ababord.org/La-reine-et-le-saumon

https://www.ababord.org/Wild-Canada-Show